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HALLOWEEN — LE BAL DES MASQUES

il y a 4 jours
6 min de lecture

Bons baisers de nulle part — Chapitre III

Il y a des nuits où l'on se déguise pour devenir quelqu'un d'autre. Et d'autres où l'on se masque pour révéler qui l'on est vraiment.


Genève, 31 octobre. 21 h 43.

Alexandre Valmont n'aimait pas Halloween. Les citrouilles lui semblaient ridicules, les vampires manquaient de discrétion et les fantômes avaient cette fâcheuse habitude de revenir au moment où l'on pensait enfin s'en être débarrassé. Quant aux déguisements, il en portait depuis vingt ans. Généralement avec un passeport différent dans la poche.

Pourtant, ce soir-là, il se tenait devant son miroir, un masque vénitien à la main. Sur son téléphone, un message reçu deux heures plus tôt : « Ce soir, les monstres sortent. Certains sont beaucoup plus fréquentables qu'ils n'en ont l'air. Minuit. La Galerie. Venez masqué. — F. »

Féline. Trois semaines sans nouvelles. Pas un appel. Pas une carte. Rien. Puis cette invitation.

Il enfila sa veste. À son âge, on devrait savoir reconnaître un piège. Mais les pièges les plus intéressants sont rarement ceux qu'on cherche à éviter.


La beauté du monstre

La Galerie avait changé de visage. Des chandeliers éclairaient les salons d'une lumière rouge sombre. Des silhouettes masquées traversaient les pièces. Des femmes en robes noires, des hommes en costumes extravagants, quelques créatures dont Alexandre aurait été incapable de déterminer l'espèce.

Une vampiresse riait au bar avec un homme portant des cornes dorées. Plus loin, un couple de squelettes dansait avec une élégance parfaitement inconvenante.

Il reconnut Féline immédiatement. Elle portait une robe de velours noir, un masque de panthère et ce même collier doré qui l'avait tant intrigué lors de leur dernière rencontre.

« Vous êtes en retard, Alexandre. »

« Les espions arrivent rarement à l'heure. »

« Les hommes qui veulent se faire désirer non plus. »

Elle lui tendit une coupe.

« Vous savez pourquoi les monstres fascinent autant les artistes ? »

« Parce qu'ils se vendent bien au cinéma ? »

« Parce qu'ils représentent ce que les sociétés préfèrent ne pas regarder. »

Elle évoqua les créatures fantastiques de Jérôme Bosch, les visions inquiétantes de Goya et les figures monstrueuses du cinéma expressionniste allemand.

« Le monstre, Alexandre, n'est pas toujours celui qui menace. C'est parfois simplement celui qui refuse de ressembler aux autres. »

Il observa une femme vêtue d'une longue robe écarlate qui traversait la salle au bras de deux hommes.

« Dans ce cas, il y a beaucoup de monstres très élégants ici. »

« Vous commencez à comprendre. »

Le carnaval des interdits

Ils s'installèrent près d'une fenêtre. Féline lui raconta comment les fêtes costumées, les mascarades et les carnavals avaient, depuis des siècles, permis de jouer avec les hiérarchies et les conventions.

À Venise, le masque offrait une forme d'anonymat qui brouillait momentanément les distinctions sociales. Dans les carnavals européens, les rôles pouvaient s'inverser, les puissants être tournés en ridicule et les comportements ordinaires devenir méconnaissables.

« Le masque n'efface pas les règles », précisa-t-elle. « Il crée un espace où l'on peut expérimenter d'autres rôles. »

« Vous parlez toujours comme une historienne. »

« Et vous écoutez toujours comme un policier. »

Elle lui sourit.

« Regardez autour de vous. Une femme peut jouer la prédatrice. Un homme peut se transformer en créature fragile. Un couple peut inventer trois personnages pour une seule soirée. »

Alexandre regarda les invités. Le jeu ne consistait pas simplement à cacher son identité. Il permettait d'en essayer une autre.

La femme derrière le masque

À minuit vingt, Hélène apparut. Robe ivoire, gants noirs, masque doré. Elle semblait sortir d'un tableau de Klimt après avoir pris quelques libertés avec le peintre.

« Alexandre. Toujours vivant ? »

« Malgré vos efforts. »

Elle embrassa Féline sur la joue.

Alexandre les observa.

« Vous vous connaissez donc vraiment. »

« Depuis longtemps », répondit Hélène.

« Et vous travaillez ensemble ? »

Les deux femmes échangèrent un regard.

« Vous voyez, dit Féline, il recommence. »

Hélène sortit une petite photographie de son sac. On y voyait un homme masqué, photographié devant une galerie d'art parisienne.

Alexandre le reconnut immédiatement. Victor Kessler. Marchand d'art, intermédiaire discret, collectionneur de secrets et occasionnellement de tableaux dont la provenance aurait mérité quelques explications.

« Que fait-il ici ? »

« Il organise une vente privée », répondit Hélène.

« De tableaux ? »

« Pas exactement. »

Elle lui montra une seconde photographie. Une série de portraits intimes, réalisés dans les années 1970 par une photographe aujourd'hui disparue. Des couples, des corps, des scènes de liberté nocturne, des femmes et des hommes dont certains étaient devenus des personnalités publiques.

« Kessler prétend posséder les négatifs originaux », expliqua Hélène. « Il compte les vendre avec les identités des modèles. »

Alexandre comprit. L'art comme prétexte. La vie privée comme marchandise. Une vieille spécialité du monde qu'il fréquentait.

Les fantômes de la révolution sexuelle

Hélène posa les photographies sur la table.

« Ces images ont été prises à une époque où beaucoup expérimentaient de nouvelles formes de liberté. »

Les années 1970 avaient vu se développer des mouvements de libération sexuelle, des revendications féministes et des formes de vie collective remettant en question certaines normes traditionnelles.

La photographie participait elle aussi à ces transformations. Des artistes comme Nan Goldin, quelques années plus tard, documenteraient sans idéalisation les vies intimes, les amitiés et les communautés marginalisées.

« Ces photographies racontent une histoire », dit Hélène. « Mais les personnes photographiées n'ont pas nécessairement accepté que leur intimité soit exposée cinquante ans plus tard. »

Alexandre acquiesça.

« Et Kessler possède leurs noms. »

« Voilà. »

« Vous voulez récupérer les négatifs. »

« Nous voulons empêcher qu'ils deviennent des instruments de chantage. »

Féline se pencha vers lui.

« Vous voyez, Alexandre, parfois les secrets méritent vraiment de rester secrets. »

Il regarda les deux femmes.

« Et pourquoi moi ? »

Hélène sourit.

« Parce que vous savez voler quelque chose sans que personne s'en aperçoive. »

« Je préfère le terme récupérer. »

« Bien sûr. C'est tellement plus élégant. »

Le jeu du loup

Kessler se trouvait dans le salon principal. Costume blanc, masque de loup argenté, sourire de prédateur satisfait.

Alexandre l'approcha avec une coupe de champagne.

« Belle soirée, n'est-ce pas ? »

« Remarquable », répondit Kessler.

« J'ai entendu parler de votre collection. »

L'homme se raidit imperceptiblement.

« Quelle collection ? »

« Celle qui contient des souvenirs que leurs propriétaires préféreraient oublier. »

Kessler posa son verre.

« Je ne vois pas de quoi vous parlez. »

« Évidemment. »

Alexandre lui montra une photographie.

« Vous avez deux possibilités. Vous pouvez remettre ces documents à leurs ayants droit, ou découvrir à quel point certaines personnes deviennent désagréables lorsqu'on transforme leur intimité en monnaie d'échange. »

Kessler hésita.

« Vous me menacez ? »

« Pas du tout. Je vous présente un choix. C'est très à la mode ici. »

Une heure plus tard, un accord était trouvé. Les documents seraient remis à un représentant légal indépendant, chargé de vérifier les droits des personnes concernées.

Alexandre n'avait rien volé. Il vieillissait décidément.

La dernière danse

À trois heures du matin, la musique avait gagné en intensité. Féline dansait avec Hélène. Leurs masques reposaient désormais sur une table, à côté de trois coupes presque vides.

Alexandre les rejoignit.

« Mission accomplie », annonça-t-il.

« Vous voyez, dit Hélène, vous pouvez être utile sans provoquer d'incident international. »

« C'est nouveau pour moi. »

Féline lui tendit la main. Ils dansèrent.

Autour d'eux, les monstres avaient progressivement abandonné leurs personnages. Les vampires riaient, les sorcières embrassaient leurs compagnons, les démons retiraient leurs cornes pour mieux s'approcher du bar.

Alexandre songea à cette étrange contradiction. Pendant des siècles, les sociétés avaient inventé des créatures effrayantes pour représenter leurs peurs. Et ce soir, dans un club libertin, ces mêmes créatures servaient surtout de prétexte à la fête, à la séduction et à la liberté.

« Vous savez ce qui me plaît avec Halloween ? » demanda Féline.

« Les citrouilles ? »

« Non. Le fait que chacun puisse jouer avec ses propres ombres. »

Elle posa sa tête contre son épaule.

« Sans être obligé de leur obéir. »

Au petit matin

À cinq heures dix, Alexandre retrouva sa voiture. Dans sa poche, un nouveau message.

« Vous avez été un excellent loup ce soir. Mais la prochaine fois, essayez de ne pas suivre toutes les pistes que l'on vous tend. — H. »

Il leva les yeux vers la maison. Derrière une fenêtre, Féline et Hélène le regardaient partir.

Il comprit alors qu'il ignorait toujours ce qui les liait réellement.

Amies ? Amantes ? Associées ? Espionnes ?

Peut-être tout cela. Peut-être rien de tout cela.

Il sourit. Dans son métier, une question sans réponse était généralement un problème. Depuis qu'il fréquentait La Galerie, cela devenait presque une invitation.

HALLOWEEN — LE BAL DES MASQUES

Cette nuit-là, Alexandre avait découvert que les monstres les plus inquiétants n'étaient pas toujours ceux qui portaient des crocs. Et que les plus beaux masques étaient parfois ceux qu'on acceptait enfin de retirer.

La Galerie Art de Nuit — Class et Inclassable.

Nouvelle de fiction — Chapitre III de « Bons baisers de nulle part ». Les personnages et les événements sont imaginaires.

 
 
 

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