DOUBLE JEU
Bons baisers de nulle part
Une histoire de faux-semblants, d'espionnage, de liberté sexuelle et de quelques secrets qu'il aurait mieux valu ne jamais découvrir.
Genève, vendredi, 23 h 47
La pluie glissait sur les vitres du bar de l'Hôtel des Ambassadeurs. Une de ces pluies fines et glaciales qui donnent à Genève l'air d'une ville où tout le monde possède un compte en banque et quelque chose à cacher.
Au comptoir, un homme terminait son troisième whisky.
Costume anthracite, chemise blanche, montre suisse. Rien de remarquable, si ce n'est cette manière de regarder les gens sans jamais sembler les observer.
Il s'appelait Alexandre Valmont.
Enfin, ce soir-là...
Il avait été envoyé à Genève pour récupérer une enveloppe contenant des photographies compromettantes d'un diplomate français. Une affaire banale, presque ennuyeuse. Le genre de mission qui ne méritait ni un quatrième whisky ni les honoraires qu'on lui versait.
Jusqu'à ce qu'elle entre.
Robe noire, courte, dos nu. Des escarpins dont les talons semblaient conçus pour assassiner les parquets anciens. Des cheveux relevés à la va-vite, découvrant une nuque qui aurait mérité sa propre enquête.
Elle s'installa à côté de lui.
« Vous attendez quelqu'un ? »
« Plus maintenant. »
Elle sourit.
Il comprit immédiatement qu'il venait de commettre sa première erreur.
L'art du mensonge
Elle prétendait s'appeler Hélène. Historienne de l'art, spécialisée dans les avant-gardes européennes.
Il prétendait être négociant en montres anciennes.
Deux professions parfaitement respectables.
Deux mensonges parfaitement exécutés.
Ils parlèrent de peinture, de voyages, de Paris et de Berlin.
Elle évoqua Le Déjeuner sur l'herbe de Manet, présenté au Salon des Refusés en 1863.
« Vous savez ce qui avait réellement scandalisé les bourgeois ? »
« La nudité, j'imagine. »
« Pas exactement. Des femmes nues, les musées en étaient déjà remplis. Le scandale venait surtout du contexte. Cette femme nue, assise tranquillement avec deux hommes habillés, nous regarde sans la moindre honte. Elle ne joue ni une déesse ni une héroïne mythologique. Elle existe. Et elle nous regarde. »
Alexandre observa son interlocutrice.
« Vous semblez apprécier les femmes qui n'ont pas honte. »
« J'apprécie surtout celles qui n'ont pas besoin d'autorisation. »
Il commanda deux autres whiskys.
Elle n'avait toujours pas touché au sien.
Deuxième erreur.
Berlin, 1994 : les nouvelles règles du jeu
Hélène avait vécu quelques années à Berlin après la chute du Mur.
Elle racontait cette ville comme on parle d'un ancien amant : avec tendresse, quelques regrets et une certaine envie d'y retourner.
« Vous auriez adoré Berlin à cette époque. Les clubs ouvraient dans des usines abandonnées. Les artistes côtoyaient les punks, les diplomates se déshabillaient dans des endroits où leurs gouvernements n'auraient jamais osé envoyer une délégation officielle. »
Elle lui raconta les premières années du Tresor, la techno de Detroit qui envahissait les caves berlinoises, puis l'ouverture du KitKatClub en 1994.
« On y croisait des gens incroyables. Des hommes en robes, des femmes en cuir, des couples parfaitement ordinaires qui avaient simplement décidé de ne plus l'être pendant quelques heures. »
« Une sorte de carnaval permanent ? »
« Non. Le carnaval permet de devenir quelqu'un d'autre. Là-bas, certains venaient justement pour cesser de jouer un rôle. »
Elle marqua une pause.
« C'est amusant, vous ne trouvez pas ? Nous passons nos journées à défendre notre réputation, puis nous cherchons des endroits où elle n'a plus aucune importance. »
Alexandre songea à ses trois passeports, à ses identités successives et aux femmes auxquelles il n'avait jamais donné son véritable prénom.
Il se demanda soudain lequel de ses personnages était le plus sincère.
Le rendez-vous
À minuit vingt, Hélène proposa de poursuivre la soirée ailleurs.
Une adresse privée, quelque part entre Genève et les montagnes françaises.
« Un endroit particulier », précisa-t-elle.
« Quel genre ? »
« Un endroit où l'on ne vous demandera pas ce que vous faites dans la vie. »
Alexandre accepta.
Il avait rendez-vous avec son contact à une heure du matin. Mais une demi-heure suffisait largement pour découvrir ce qu'elle cherchait.
Du moins le croyait-il.
La voiture traversa la frontière sans difficulté.
Quelques kilomètres plus loin, elle s'arrêta devant une maison illuminée.
À l'intérieur, une musique électronique enveloppait les conversations. Des femmes en robes de soirée, des hommes élégants, quelques tenues plus audacieuses. Des couples dansaient, d'autres discutaient au bar. Les regards circulaient avec une liberté qu'Alexandre n'avait plus rencontrée depuis longtemps.
Il reconnut immédiatement l'endroit pour ce qu'il était.
Un club libertin.
« Vous m'emmenez dans un piège ? »
« Seulement si vous considérez la liberté comme un danger. »
Les apparences sont trompeuses
Au bar, Hélène retrouva un couple.
La femme portait une robe rouge, fendue très haut sur la cuisse. Son compagnon, une chemise noire ouverte sur un torse bronzé.
Ils s'embrassèrent avec une familiarité qui ne laissait guère de doute sur leurs relations.
Alexandre observa la scène.
« Votre mari ? »
« Non. »
« Votre amant ? »
« Parfois. »
« Et elle ? »
Hélène sourit.
« Vous posez beaucoup de questions pour quelqu'un qui prétend vendre des montres. »
Il comprit que la conversation venait de changer de nature.
Dans ce lieu, les conventions ordinaires semblaient avoir été remplacées par d'autres règles. Plus explicites, paradoxalement.
On pouvait séduire sans promettre. Refuser sans se justifier. Accepter une danse sans accepter davantage.
Alexandre avait connu des ambassades où les rapports humains étaient nettement moins clairs.
« Vous savez, reprit Hélène, le libertinage est souvent mal compris. Les gens imaginent qu'il s'agit de tout permettre. Alors qu'il s'agit surtout de pouvoir choisir. »
« Et vous, qu'avez-vous choisi ce soir ? »
Elle posa doucement deux doigts sur sa cravate.
« De découvrir combien de temps vous pourriez continuer à mentir. »
Le troisième personnage
À une heure dix-sept, Alexandre aperçut son contact.
Un homme d'une cinquantaine d'années, costume bleu nuit, cheveux gris, accompagné d'une femme beaucoup plus jeune.
Il traversa la salle, échangea quelques mots avec lui et récupéra discrètement une enveloppe.
La mission était terminée.
Enfin, presque.
En revenant vers le bar, il découvrit Hélène assise à côté d'un inconnu. Grand, élégant, la quarantaine, sourire désarmant.
Elle lui fit signe d'approcher.
« Alexandre, je vous présente Marc. »
Les deux hommes échangèrent une poignée de main.
« Marc est mon mari. »
Un silence.
« Votre mari ? »
« Depuis quinze ans. »
Alexandre regarda successivement les deux visages.
Marc semblait parfaitement détendu.
« Hélène m'a beaucoup parlé de vous », dit-il.
« Nous nous connaissons depuis deux heures. »
« Elle est rapide lorsqu'elle trouve quelqu'un d'intéressant. »
Alexandre sentit son instinct professionnel reprendre le dessus.
« Et cela ne vous dérange pas ? »
Marc éclata de rire.
« Qu'elle trouve d'autres hommes intéressants ? Ce serait une étrange manière de lui demander de m'aimer. »
Il prit une coupe de champagne.
« Nous ne confondons pas fidélité et exclusivité. »
La formule aurait probablement provoqué quelques incidents diplomatiques dans les cercles que fréquentait Alexandre.
Ici, elle semblait parfaitement naturelle.
L'enveloppe
Hélène lui demanda s'il avait récupéré ce qu'il était venu chercher.
Alexandre se figea.
« Je ne comprends pas. »
« Allons, Alexandre. Ou devrais-je dire Nicolas ? Peut-être même Antoine ? »
Elle ouvrit son sac et en sortit une photographie.
On y voyait Alexandre, trois semaines auparavant, quittant un hôtel parisien avec la femme d'un haut fonctionnaire.
Il resta silencieux.
« Vous travaillez pour qui ? »
« Pour personne qui vous intéresse. »
« C'est généralement ce que disent les gens qui travaillent pour quelqu'un de très intéressant. »
Elle lui tendit une seconde enveloppe.
À l'intérieur, une photographie du diplomate qu'il était chargé de surveiller.
L'homme était assis dans un salon privé, entouré de plusieurs personnes.
Rien de particulièrement compromettant.
Alexandre fronça les sourcils.
« C'est tout ? »
« Vous espériez davantage ? »
« On m'a parlé de photographies scandaleuses. »
Hélène se pencha vers lui.
« Voilà ce qui est fascinant avec les gens respectables. Ils passent leur temps à craindre que l'on découvre ce qu'ils font librement avec d'autres adultes consentants. »
Elle reprit la photographie.
« Votre diplomate fréquente des soirées libertines avec son épouse. Ils ne font de mal à personne. Mais quelqu'un pense pouvoir utiliser cette information contre lui. »
« Du chantage. »
« Exactement. »
« Et vous voulez que je fasse quoi ? »
« Rien. Pour une fois. »
La liberté n'est pas un secret
Alexandre regarda la salle.
Une femme riait aux éclats près du dancefloor. Un couple échangeait un baiser. Deux hommes discutaient tranquillement devant une sculpture contemporaine.
Il songea aux dossiers qu'il avait constitués pendant vingt ans.
Aux vies privées transformées en armes.
Aux carrières détruites pour des désirs qui ne concernaient pourtant que ceux qui les partageaient.
L'histoire des mœurs était remplie de ces contradictions.
Oscar Wilde avait été condamné en 1895 pour ses relations homosexuelles. Un siècle plus tard, la liberté sexuelle progressait dans de nombreux pays européens, même si les préjugés et les discriminations n'avaient évidemment pas disparu.
Entre-temps, les artistes, les écrivains, les mouvements féministes et les défenseurs des libertés individuelles avaient contribué à déplacer les frontières du respectable.
Mais certaines habitudes résistaient.
Notamment celle de vouloir contrôler la vie intime des autres.
« Vous savez ce qui me dérange le plus ? » demanda Alexandre.
« Votre métier ? »
« Le fait que vous ayez découvert qui je suis. »
Hélène sourit.
« Non, Alexandre. J'ai découvert ce que vous faites. Ce n'est pas la même chose. »
Double Jeu
À trois heures quarante-deux, Alexandre avait abandonné sa cravate.
À quatre heures quinze, il dansait avec Hélène et Marc.
À cinq heures, il avait oublié de regarder son téléphone.
Ce qui, pour un espion professionnel, constituait une faute assez remarquable.
Il n'apprit jamais exactement pour qui travaillait Hélène.
Ni comment elle avait découvert sa mission.
Il comprit seulement qu'elle possédait une longueur d'avance sur lui depuis leur première rencontre.
Lorsqu'il quitta La Galerie, elle l'accompagna jusqu'à sa voiture.
Le ciel commençait à pâlir.
« Alors, Alexandre, vous avez apprécié votre première soirée libertine ? »
« Je n'ai pourtant rien fait de particulièrement libertin. »
Elle éclata de rire.
« Vous avez passé une nuit entière avec des inconnus, remis en question quelques certitudes et découvert que les apparences pouvaient être trompeuses. »
Elle lui remit sa cravate.
« C'est déjà un excellent début. »
Il l'embrassa.
Elle le laissa faire.
Puis recula doucement.
« Une dernière chose, Alexandre… »
« Oui ? »
« La prochaine fois, évitez de commander du whisky lorsque vous surveillez quelqu'un. Vous êtes beaucoup trop prévisible. »
Il sourit.
« Et vous ? »
« Moi ? »
Elle rajusta sa robe noire.
« Je ne suis jamais celle que vous croyez. »
Elle disparut derrière la porte.
Alexandre resta quelques secondes immobile.
Pour la première fois depuis vingt ans, il venait de rencontrer quelqu'un dont il ignorait absolument tout.
Et cette perspective lui plaisait énormément.
DOUBLE JEU.
Les apparences sont trompeuses. Heureusement.
La Galerie Art de NuitClass et Inclassable.
Note éditoriale : récit de fiction. Les références à Manet, au Tresor, au KitKatClub et à l'évolution des mœurs reposent sur des éléments historiques réels. Les personnages et les événements racontés sont imaginaires.






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