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Berlin - Je me souviens...

30 sept.
4 min de lecture

Je me souviens quand la nuit n’avait plus de murs


Je ne me souviens plus exactement de la première fois où j’ai dansé jusqu’au matin à Berlin.

En revanche, je me souviens du froid.

De cette morsure particulière en sortant d’un club à six heures du matin, la chemise encore humide, les oreilles sifflantes et cette étrange impression que la ville avait changé pendant que nous étions à l’intérieur.

Ou peut-être était-ce nous.

Berlin, au début des années 90, ressemblait à cela : une ville qui venait de perdre son mur et qui ne savait pas encore très bien ce qu’elle allait devenir.

Alors nous avons dansé.

Quand le Mur tombe, les basses montent

Après novembre 1989, Berlin est pleine de bâtiments abandonnés. Entrepôts, caves, centrales, usines, immeubles désertés : autant d’endroits qui n’appartiennent momentanément plus vraiment à personne.


Nous avions vingt ans, parfois trente. Peu d’argent. Beaucoup d’énergie.

Et soudain, énormément de clés.

On trouvait un bâtiment, on tirait quelques câbles, on installait des enceintes et quelqu’un connaissait toujours quelqu’un capable de trouver des platines.

Il n’y avait pas besoin de décoration.

Le décor, c’était Berlin.

Le béton. La poussière. Les tuyaux. Les cicatrices du Mur.

Et cette musique arrivée de Chicago et surtout de Detroit : la techno.

Répétitive, mécanique, hypnotique.

Parfaite pour une ville qui voulait tout recommencer.

Dans le noir, nous étions beaucoup moins différents

Je me souviens surtout de cela.

Dans ces clubs improvisés, il devenait difficile de savoir qui venait de l’Est et qui venait de l’Ouest.


Encore plus difficile de savoir qui couchait avec qui.

Et, assez rapidement, plus personne ne semblait considérer la question comme particulièrement importante.


Homosexuels, hétérosexuels, bisexuels, artistes, punks, étudiants, employés, marginaux, anciens de l’Est, gamins de l’Ouest…

À quatre heures du matin, sous un stroboscope, les catégories perdaient curieusement de leur précision.


Berlin n’a évidemment pas inventé la liberté sexuelle. La ville possédait déjà une extraordinaire culture nocturne dans les années 1920, avec ses cabarets, ses clubs homosexuels et ses expérimentations artistiques.


Mais les années 90 lui offrirent quelque chose de différent.

Un territoire presque vierge où réinventer la nuit.

Puis nous avons découvert qu’on pouvait enlever davantage que nos manteaux

Au début, nous venions pour la musique.

Enfin…


C’est ce que nous racontions.

Puis certains clubs ont commencé à brouiller davantage les frontières entre dancefloor, performance, sexualité et théâtre.


Les tenues devenaient plus audacieuses. Cuir, latex, résille, corps presque nus, maquillages impossibles.

On pouvait danser à côté d’un banquier en harnais sans savoir qu’il était banquier.

C’était probablement mieux ainsi.


Le corps cessait progressivement d’être quelque chose que l’on devait dissimuler pour devenir un moyen d’expression.


Et le sexe pouvait exister dans cette nuit sans nécessairement en devenir le centre.

C’est peut-être ce que beaucoup comprennent mal à propos de Berlin.

La liberté n’était pas : « tout le monde doit tout faire ».


Elle était plutôt :

« personne ne décide à votre place de ce que vous avez le droit d’être ici. »

Et cela changeait tout.

Du Tresor au KitKat

Certains lieux sont devenus mythiques.


Le Tresor, installé au début des années 90 dans les sous-sols d’un ancien grand magasin, a contribué à construire ce pont extraordinaire entre Berlin et Detroit.

Puis d’autres lieux ont poussé l’expérience plus loin.


Le KitKatClub, ouvert en 1994, mélangeait musique électronique, culture fetish, performances, nudité et sexualité libre avec une règle finalement très simple : soyez libre, mais respectez absolument la liberté des autres.


Bien avant que le mot safe space ne devienne courant, une partie de la nuit berlinoise expérimentait déjà cette idée à sa manière.

J’ai vieilli. Berlin aussi.

Les terrains vagues sont devenus des immeubles.

Les bâtiments abandonnés valent maintenant des millions.

Les touristes font la queue devant les clubs dont nous trouvions autrefois l’entrée par hasard.

Et la techno berlinoise est devenue patrimoine culturel.

Parfois, cela me fait sourire.

Nous pensions simplement faire la fête.

Nous étions peut-être, sans le savoir, en train de participer à quelque chose de beaucoup plus grand : une expérience sociale où la musique, le corps, l’art et la sexualité pouvaient partager la même pièce sans demander lequel devait prendre le dessus.

Je me souviens…

Je me souviens d’une fille en bottes rouges qui m’a embrassé sans jamais me donner son prénom.

D’un homme immense en robe argentée qui dansait mieux que nous tous.

D’un couple rencontré à trois heures du matin et quitté deux jours plus tard.


D’avoir parfois regardé.


Parfois participé.


Parfois simplement dansé.

Je me souviens surtout d’avoir compris quelque chose que je n’ai jamais vraiment oublié :

la liberté sexuelle n’est pas l’obligation de tout essayer.

C’est avoir suffisamment d’espace pour choisir.

Alors, lorsque j’entends aujourd’hui cette grosse caisse régulière résonner dans un club, il m’arrive encore de fermer les yeux.


Pendant quelques secondes, j’ai de nouveau vingt ans.

Berlin est coupée en deux.

Le Mur vient de tomber.


Une porte métallique s’ouvre quelque part dans la nuit.

Et personne ne sait encore exactement ce qui se trouve derrière.

Évidemment…

nous entrons.

La Galerie Art de Nuit — Class et Inclassable.

 
 
 

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