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FÉLINE

il y a 11 minutes
6 min de lecture

Bons baisers de nulle part — Chapitre II

Il y a des femmes qu'on rencontre. D'autres qui vous choisissent. Et quelques-unes dont on ne sait jamais si elles vous séduisent… ou vous chassent.

Genève, trois semaines plus tard. 22 h 38.

Alexandre Valmont avait connu des situations dangereuses. Des filatures à Moscou, des négociations à Beyrouth, une arrestation évitée de justesse à Istanbul et deux mariages dont il préférait ne pas évoquer les circonstances.


Mais rien ne l'avait préparé à cette enveloppe.

Noire. Sans adresse. Sans expéditeur.


À l'intérieur, une photographie prise trois semaines auparavant à La Galerie. On l'y voyait dansant avec Hélène, cette mystérieuse historienne de l'art qui avait réussi l'exploit de démasquer un espion professionnel entre deux whiskys et quelques conversations sur Manet.


Au dos, une phrase manuscrite :

« Les chats ont neuf vies. Combien vous en reste-t-il, Alexandre ? »


Et une adresse.

La Galerie Art de Nuit.

Samedi. 23 heures.


Il contempla longuement la photographie.


Puis commanda un billet pour Genève.


Certaines erreurs méritaient décidément d'être répétées.

La femme aux yeux de chat

Elle l'attendait au bar.

Pas Hélène.

Une autre.


Brune, cheveux coupés au carré, yeux verts, robe noire épousant une silhouette que la géométrie euclidienne aurait eu quelques difficultés à expliquer.


Autour de son cou, un fin collier doré portait une petite tête de panthère.


Elle le regarda approcher avec l'indifférence calculée des félins qui savent parfaitement qu'on les observe.

« Alexandre Valmont ? »

« Cela dépend de qui le demande. »

« Appelez-moi Féline. »

« Votre véritable prénom ? »

« Vous posez toujours les mauvaises questions ? »


Elle lui tendit un verre.

« Hélène m'a dit que vous aimiez les enquêtes. »

« Elle vous a parlé de moi ? »

« Suffisamment pour me donner envie de vérifier certaines choses. »


Alexandre sourit.


Il venait de comprendre qu'il était peut-être redevenu la proie.

Et, contre toute attente, cela ne lui déplaisait pas.

Les félins ont toujours fasciné les artistes

Féline possédait cette culture légèrement insolente des personnes qui savent beaucoup de choses mais préfèrent en révéler juste assez pour devenir intéressantes.


Elle lui parla de l'Égypte ancienne, où les chats occupaient une place singulière, protégés et représentés dans l'art depuis des millénaires.


Puis de l'art japonais, où le chat traverse les estampes et les scènes domestiques, tantôt compagnon familier, tantôt créature énigmatique.

« Vous connaissez Olympia, de Manet ? »

Alexandre acquiesça.

« Une femme nue sur un lit. Un scandale en 1865. »

« Et au pied du lit ? »

« Un chat noir. »

« Exactement. Un détail qui n'en est pas un. Le chat remplace le petit chien traditionnellement associé à la fidélité dans certaines représentations féminines. Avec Olympia, Manet bouleverse les codes. La femme regarde le spectateur sans honte, sans soumission. »


Elle prit une gorgée de son verre.

« Ce qui dérangeait n'était pas seulement sa nudité. C'était son autonomie. »


Alexandre observa la petite panthère dorée.

« Vous aimez les femmes indépendantes ? »

« Je préfère celles qui n'ont jamais envisagé de demander la permission. »

La domestication est un art difficile

La musique avait changé. Une basse profonde traversait maintenant la salle.

Féline se leva.

« Vous dansez ? »

« Mal. »

« Parfait. Je déteste les hommes qui prétendent tout maîtriser. »

Sur le dancefloor, elle évoluait avec une aisance troublante. Ni démonstrative ni timide.


Chaque mouvement semblait répondre à une musique qu'elle seule entendait entièrement.


Alexandre tenta de suivre.


Il avait appris à désarmer un homme, à déchiffrer des messages codés et à mentir dans six langues.

Mais il n'avait jamais compris pourquoi certaines femmes pouvaient transformer trois pas de danse en interrogatoire.

« Vous savez ce qui distingue le chat du chien ? » demanda-t-elle.

« Je sens que vous allez me le dire. »

« Le chien a été sélectionné pendant des millénaires pour coopérer avec l'homme. Le chat a suivi un autre chemin, plus indépendant. Il s'est rapproché de nous parce qu'il y trouvait un intérêt. »

« Vous parlez de zoologie ou de séduction ? »

« La frontière est parfois amusante. »

Elle posa une main sur son épaule.

« Le problème de certains hommes, Alexandre, c'est qu'ils confondent encore séduire et posséder. »

La révolution des griffes

Au bar, ils retrouvèrent un homme élégant, la cinquantaine, accompagné de deux femmes.

Féline les salua chaleureusement.

« Des amis ? » demanda Alexandre.

« Des complices. »

« Quelle différence ? »

« Les amis connaissent vos habitudes. Les complices connaissent parfois vos fantaisies. »

Ils évoquèrent les années 1920, les garçonnes, les cheveux courts, les robes libérées du corset et les nouvelles libertés revendiquées par les femmes.

Puis les années 1960 et 1970, la contraception, les mouvements féministes, la révolution sexuelle et les transformations du couple.

« Les mœurs ont changé », observa Alexandre.

« Elles changent toujours. Mais jamais aussi vite que nos désirs. »

Elle lui parla de la manière dont les figures félines avaient traversé la culture populaire : les femmes fatales du cinéma noir, les héroïnes indépendantes, les silhouettes de mode et les personnages de bande dessinée.

De Catwoman aux photographies de mode, la femme féline incarne souvent une ambiguïté : séduisante, libre, insaisissable, parfois dangereuse.

« Une construction masculine, en grande partie », précisa-t-elle. « L'idée qu'une femme qui choisit ses amants devient nécessairement menaçante. »

Alexandre sourit.

« Vous êtes donc dangereuse ? »

« Seulement pour les certitudes. »

Chasser n'est pas capturer

Ils s'installèrent dans un salon plus calme.

Autour d'eux, les conversations se poursuivaient. Quelques couples échangeaient des regards complices. Une femme riait aux éclats. Deux inconnus se découvraient manifestement davantage de points communs qu'ils ne l'avaient imaginé.

Alexandre avait commencé à comprendre l'étrange logique de cet endroit.

La liberté sexuelle ne signifiait pas l'absence de règles.

Au contraire.

Elle exigeait parfois davantage de clarté, de dialogue et de respect que les relations conventionnelles.

« Vous savez ce que j'aime ici ? » demanda Féline.

« Le mobilier ? »

« La possibilité de dire oui sans devoir dire oui à tout. Et de dire non sans avoir à s'excuser. »

Elle croisa les jambes.

« Certains pensent que le libertinage consiste à collectionner les conquêtes. Ils se trompent. On peut passer une nuit entière à séduire quelqu'un sans jamais le toucher. »

« Et vous, que cherchez-vous ? »

Elle se rapprocha légèrement.

« Pour l'instant ? Une conversation qui mérite d'être poursuivie. »


Alexandre sentit son téléphone vibrer.

Un message de son supérieur.

URGENT. CONTACTEZ-MOI.

Il retourna l'appareil.

Pour une fois, les services secrets pouvaient attendre.

Le collier de la panthère

À deux heures du matin, Féline lui proposa un jeu.

« Une seule question. Vous pouvez me demander ce que vous voulez. Je vous répondrai honnêtement. »

Alexandre réfléchit.

« Travaillez-vous pour Hélène ? »

« Non. »

« Vous la connaissez depuis longtemps ? »

« C'était votre seule question. »

Il éclata de rire.

Elle lui tendit alors le pendentif en forme de panthère.

À l'arrière, une minuscule inscription :

LIBERTAS.

« La liberté », traduisit-il.

« Vous voyez, vous connaissez encore quelques mots utiles. »

« Pourquoi me montrer cela ? »

« Parce que vous passez votre vie à chercher ce que les autres cachent. Vous avez peut-être oublié qu'il existe des choses que les gens choisissent simplement de partager. »

Elle récupéra le bijou.

« Et puis, Alexandre, tout mystère n'est pas nécessairement une affaire d'État. »

Le dernier piège

À quatre heures trente, Alexandre retrouva sa veste.

Féline l'accompagna vers la sortie.

« Vous partez déjà ? »

« J'ai un avion demain. »

« Les hommes ont toujours des avions, des réunions ou des excuses. »

« Et les femmes ? »

« Nous avons parfois de meilleures raisons de rester. »

Elle l'embrassa sur la joue.

Puis glissa une carte dans sa poche.

« Ne l'ouvrez pas avant d'être dehors. »

Quelques minutes plus tard, dans sa voiture, Alexandre découvrit une carte noire portant un simple numéro de téléphone.

Au verso :

« Je ne suis ni votre mission, ni votre récompense. Si vous souhaitez me revoir, demandez-le simplement. »

Il sourit.

Pas de code secret.

Pas de rendez-vous clandestin.

Pas de photographie compromettante.

Seulement une invitation dont il pouvait librement disposer.

Il regarda une dernière fois les lumières de La Galerie.

Pendant vingt ans, il avait appris à suivre des pistes, à tendre des pièges et à obtenir ce qu'il voulait.

Cette nuit-là, une femme lui avait enseigné quelque chose de beaucoup plus compliqué.

L'art de laisser l'autre libre.

Il démarra.

Puis s'arrêta.

Sortit son téléphone et composa le numéro.

« Féline ? »

« Oui, Alexandre ? »

« J'aimerais vous revoir. »

Un silence.

Puis ce rire, à peine audible.

« Voilà. Vous voyez que vous pouvez apprendre. »

Elle raccrocha.

Alexandre contempla son téléphone.

Pour la deuxième fois en trois semaines, il venait de perdre le contrôle d'une situation.

Et pour la deuxième fois…

Il n'avait aucune envie de le reprendre.

FÉLINE

On dit que les chats retombent toujours sur leurs pattes.

À La Galerie, nous savons surtout que certaines rencontres ont le don de vous faire perdre l'équilibre.

Et que les plus belles griffures ne laissent pas toujours de traces.

Bienvenue à FÉLINE.

La Galerie Art de Nuit — Class et Inclassable.

Nouvelle de fiction, suite de « Double Jeu ». Les références artistiques et historiques sont réelles ; les personnages et leurs aventures sont imaginaires.

 
 
 

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